05 Déc 2018

Décryptage du mouvement des gilets jaunes par les experts des Rencontres de l’avenir.

Qualifié d’objet social non-identifié par Frédéric Dabi, lors des Rencontres de l’avenir de Saint-Raphaël, le mouvement des gilets jaunes interroge : qui sont-ils, quelles sont leurs revendications et quelles sont les solutions pour sortir de cette crise complexe ?

A ces questions, de nombreux penseurs, présents aux Rencontres de l’avenir, de Nicolas Bouzou à Laurent Alexandre, en passant par Olivier Babeau, Pierre Gattaz, Robin Rivaton, Luc Ferry ou Cynthia Fleury, ont apporté des réponses qui nous permettent de mieux comprendre ce mouvement. 

La mobilisation des gilets jaunes semble être faite par ceux que l’on ne voit plus, par la majorité silencieuse.

Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’institut de sondage IFOP a évoqué dans plusieurs médias le profil type des gilets jaunes. 

Sondages à l’appui, ces gilets jaunes apparaissent comme des personnes peu enclines à manifester habituellement, ils sont davantage employés qu’ouvriers, ils sont souvent âgés de plus de cinquante ans et sont davantage des salariés du privé que du public. 

Les gilets jaunes sont plutôt des ruraux et des péri-urbains que des urbains, ils sont les Français préoccupés par la fin du mois, ceux que l’économiste Nicolas Bouzou décrit comme « les Français qui sont à quinze euros près à la fin du mois. ». 

L’IFOP souligne qu’ils sont pour beaucoup des électeurs de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon mais qu’ils recouvrent tout le champ politique y compris quelques électeurs déçus par Emmanuel Macron. 

La philosophe Cynthia Fleury, invitée de France 3, résumait cette sociologie des gilets jaunes avec les mots suivants : « On est en voie de ‘trumpisation’ de la société. Il y a une sociologie des “gilets jaunes” qui est très claire, il y a beaucoup de gens monoparentaux, des femmes, des actifs, des retraités, la France profonde et rurale, tous ceux qui sont délaissés, oubliés, qui travaillent, qui ne sont pas des assistés, qui ne sont pas les plus pauvres mais qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts. C’est cette France-là qui se met d’un coup ensemble. » 

La mobilisation des gilets jaunes est née d’une révolte fiscale mais elle cache des revendications disparates nées d’un sentiment de déclassement de cette « France périphérique ».

Nicolas Bouzou, invité de LCI ce mercredi 5 décembre, soulignait que l’origine de ce mouvement provient « d’une politique fiscale qui n’est ni fait ni à faire ». Pour cet économiste, président des Rencontres de l’avenir, l’Etat paye actuellement une forme de « lâcheté économique » et une politique fiscale illisible. 

Alors que la campagne avait beaucoup tourné autour de la suppression de la taxe d’habitation et donc l’idée d’un allègement des impôts pour une majorité des Français, la lecture qui en est faite aujourd’hui est plutôt celle d’un alourdissement de la fiscalité et notamment des taxes comme la CSG ou les taxes sur le carburant pour la majorité du Français et un allègement de l’ISF pour les plus fortunés. 

Cette idée qu’il y a une injustice fiscale est à la base d’une critique plus globale des élites qui se sont déconnectées du reste de la population. 

Ainsi, Cynthia Fleury dans l’entretien préalablement évoqué ajoutait que : « dorénavant, on a une partie de la France, la France silencieuse, la France profonde, qui est prête à aller à la stratégie du chaos pour enfin dire stop à la stratégie d’usure et de mépris qui a été mise en place jusqu’à présent, notamment par le gouvernement ». Elle conclut en rappelant qu’il est difficile d’établir un parallèle entre mai 68 et novembre 2018. Pour elle, mai 68 « c’est une révolution autour de la liberté, contre l’autorité. Aujourd’hui, c’est une insurrection contre l’inégalité ».

Cette idée d’« insurrection contre l’inégalité » est reprise par le Docteur Laurent Alexandre dans une tribune parue dans L’express qui a été beaucoup commentée. En effet, dans cette tribune Laurent Alexandre souligne que « l’intelligence artificielle transforme l’organisation sociale en favorisant les élites intellectuelles et en affaiblissant le peuple» Il ajoute qu’« Il y a bien trois France : les gagnants de la nouvelle économie, calfeutrés dans les métropoles où se concentrent les entreprises liées à l’intelligence artificielle (IA), les banlieues peuplées de communautés et la France périurbaine et rurale des “petits Blancs”, qui se sont autobaptisés “gilets jaunes ».

Olivier Babeau, qui dirige l’Institut Sapiens, confirme cette idée d’un sentiment d’inégalité en rappelant que notre démocratie est aujourd’hui menacée par une tyrannie de la minorité qui revient à laisser de côté la majorité silencieuse. 

Pour lui, « L’espace public est désormais saturé par des minorités aux mille revendications. Handicap, genre, ethnie, orientation ». Il ajoute que « l’Etat s’intéresse au devenir des “vegan trans” plus qu’au pouvoir d’achat des “petits Blancs périurbains” – sociologiquement proches des électeurs populaires de Trump – qui sont bousculés par la dynamique communautariste et choqués par la baisse de leur utilité. » et peut ainsi conclure que : « Le décalage entre les lubies de nos institutions et la réalité du terrain est une des causes profondes de l’explosion actuelle.»

Pour sortir de crise, une seule solution semble possible : un vrai travail sur la dépense publique qui permettrait de mettre en œuvre une fiscalité plus juste et plus lisible

Nicolas Bouzou souligne qu’il n’existe qu’une sortie possible à cette crise : une fiscalité plus simple, plus claire et moins élevée. 

Pour cela, il n’y a qu’un seul chemin pour sortir d’une « situation fiscale épouvantable » c’est celui de « la réduction de la dépense publique ». Pour cet économiste, récemment auteur de La comédie (in)humaine avec Julia de Funès, « Les gilets jaunes ne sont pas contre la fiscalité écologique, ce sont simplement des gens qui ont des problèmes de pouvoir d’achat » et pour leur redonner du pouvoir d’achat, il faut alléger les taxes et les impôts et donc pour cela avoir une politique fiscale lisible car la suppression de la taxe d’habitation semble aujourd’hui compensée par d’autres formes de fiscalité souvent plus injustes.

Ce travail de lisibilité est aussi appelé par d’autres acteurs des Rencontres de l’avenir comme Robin Rivaton. Invité sur le plateau de Good Morning Business, l’essayiste et cofondateur de Real Estech est revenu sur la crise qui secoue actuellement la France en indiquant qu’«on a l’impression que le gouvernement est aujourd’hui le maître du pouvoir d’achat. Il s’est fait passer pour le magicien du pouvoir d’achat » explique-t-il. « Mais le gouvernement n’est pas le responsable du pouvoir d’achat en France. La plupart des revenus viennent des salaires, du travail. Il faut casser cette idée-là. »

Dans la même logique, Pierre Gattaz souligne que la sortie de crise ne peut passer que par un Etat géré comme une entreprise comme il l’indique dans son dernier ouvrage Y croire. « Pour s’en sortir il faut créer de la richesse. Il faut faire de la croissance». Au micro de France Info, le patron de business Europe a indiqué qu’il fallait faire « Le pari de l’économie, le pari de l’entreprise ». C’est-à-dire créer les conditions nécessaires pour le bon fonctionnement des entreprises qui, au final, sont les seules à « créer de la croissance, de la richesse et de la fierté humaine. » Pour cela, il faut que l’Etat « traite ce problème d’impôt et redonne de l’espoir dans le futur ». Plus radical, le philosophe Luc Ferry pense que « la seule solution c’est la dissolution ».

0 Comment

Leave a Comment

Your email address will not be published.